Quelle est la fréquence du son « SA », ‘note’ fondamentale de la musique indienne ?

Sur de nombreux documents accompagnant des disques ou concerts de musiques indiennes, des articles de journaux, sur internet, des cours de Yoga…on peut voir ce genre de schéma :

Ni = B (Si)
Dha = A (La)
Pa = G (Sol)
Ma = F (Fa)
Ga = E (mi)
Re ou Ri = D (ré)
Sa = C (do)
ou encore

            C D E F G A B
            S R G M P D N

Avec des affirmations tel que le « Sa est équivalent à notre Do », ou « le Sa est à peu près équivalent à notre Do ». Nous avons donc bien l’impression, si l’on se réfère aux affirmations que l’on voit le plus couramment, que le son ‘Sa’ a la même fréquence que le son DO (≈263Hz)1. Or tous ceux qui connaissent la musique classique de l’Inde savent que le son ‘Sa’ peut s’accorder sur n’importe quelle fréquence (DO, Ré, Do#, ou même un son entre Do et Do#).

À la question « Quelle est la fréquence du son ‘Sa’ ? » on peut répondre, pour commencer, que sa fréquence est dépendante de ce que nous pouvons appeler le contexte.
Ce contexte comprend la tessiture vocale du chanteur ou de la chanteuse, le type d’instrument utilisé, nombre, âge et genre des chanteurs ou chanteuses…
Par exemple, dans un contexte de concert j’adapte le son ‘Sa’ à ma tessiture personnelle et je chante donc accompagné par un tampura dont je peux accorder le ‘Sa’ en Do. Lorsque je donne cours, en revanche, je m’accompagne avec un tampura dont je peux accorder le ‘Sa’ sur la fréquence du La (A). Les élèves de ces cours étant majoritairement des femmes ce son de base (en La) est mieux adapté, en règle générale, à leur tessiture.
Mais lorsque je chante avec mon ami Samuel qui joue du sitar le ‘Sa’ est accordé sur une fréquence entre Do et Do# car c’est sur cette fréquence que son instrument ‘sonne’ le mieux.
Ustad Sayeeduddin Dagar chantait, lorsque je l’ai rencontré, avec un ‘Sa’ sur une fréquence qui correspond à un Si bémol, tandis qu’Amélia Cuni chante avec un Sa sur la fréquence d’un Sol. Dans le domaine pratique, on peut donc attester que le son ‘Sa’ contrairement aux sons DO,RE.. n’a pas de fréquence attitrée et ne correspond donc pas à une fréquence spécifique.

Les Svara-s en musicologie indienne

Dans son ouvrage paru en 1959, Amiya Nath Sanyal explique déjà très clairement que la fréquence du son ‘Sa’ peut être un C (do) ou un D(ré) ou autre selon les besoins :

« For instance, if we accept the key named C as the Fundamental note, then, and only then, do the other notes arrange themselves in the scale as shown in the following diagram:
CDEFGAB, CDEFGAB
SRGMPDN, SRGMPDN

And this is also true of all the other notes such as C sharp or D, or g and so on correspondingly.
The notes C, D etc., remain specific and constant because they are associated with fixed values regarding the number of vibrations emitted per second during their evolution or emergence.
Not so, however, are the notes S, R, G etc. of music of the Raga. For instance, the artiste may choose the note D (of foreign terminology) as the Fundamental. Then we have:

CDEFGAB, CDEFGAB
nSRgMPD, nSRgMPD

And such is also true for the semi-tones in between the full tones.
In India, so far as the music of the Raga is concerned, the notes are not accepted on the status of acoustic properties, such as the number of vibrations per second (…) »2

Le plus intéressant dans cette explication ce n’est pas l’explication, mais bien la précaution qu’il prend, en dernier ressort, pour exprimer le fait que la musicologie indienne ne conçoit pas leur musique de ‘la même façon’ que nous concevons la nôtre.
Cela est illustré par cette phrase que j’ai laissé en conclusion de la citation : « In India, so far as the music of the Raga is concerned, the notes are not accepted on the status of acoustic properties, such as the number of vibrations per second »

Ce qui se laisse traduire aisément par : « En Inde, en ce qui concerne la musique des rāga-s, les notes ne sont pas reconnues par leurs propriétés acoustiques tel que le nombre de vibrations par seconde. »
Autrement dit, un son qu’il s’agisse de ‘Sa’ ou de tout autre svara, n’est pas défini par une fréquence, ni une autre propriété acoustique au sens d’une référence mathématique.

Notes:

1 – Rappelons que les noms des sons DO, RE, MI…renvoie à une fréquence absolue, même si celle-ci peut connaitre (en tant qu’absolue) des variations minimes. Par exemple le son A (La) qui sert de fréquence de référence en occident peut être de 440Hz, 442Hz, 438Hz…

2 – « Ragas and Raginis » – Amiya Nath Sanyal (1959) – P. 186/187

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